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POLITIQUE/CI: Mamadou Koulibaly: "Ouattara est au coeur de la crise ivoirienne"

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Interview réalisée par Benoit Hili | Le Nouveau Réveil | 27 Septembre 2012 (1ère partie)

«La Côte d’Ivoire est allée trop loin avec le Ghana», «Tous les exilés ivoiriens au Ghana ne sont pas des assaillants» ; «L’Etat a été défaillant» ; «Que Ouattara fasse son travail» ; «Beaucoup de Frci sont des guerriers, et non des soldats» ; «Les chefs militaires se sécurisent eux-mêmes et laissent les populations exposées à l’insécurité» ; «La forme institutionnelle de la Cdvr la rend inefficace» ; «La Cdvr était invitée à Bassam, elle n’est pas venue» ; Franc-parler et grandes propositions ! Dans cette interview qu’il a accordée à Le Nouveau Réveil, le président de Liberté et Démocratie pour la République (LIDER), le Pr Mamadou Koulibaly, jette un regard sans concession sur les grands débats actuels : la fermeture de la frontière avec le Ghana, la polémique sur les Frci, la gouvernance du président Ouattara, l’université rénovée, la loi sur le foncier. Et par-dessus tout, la réconciliation.

Professeur, on vous a vu très remonté après la fermeture de la frontière ivoirienne avec le Ghana. Cette décision vous parait-elle inappropriée ? 

Mamadou Koulibaly : Oui, elle est à mon avis inappropriée. La Côte d’Ivoire est cernée par des pays qui sont déjà en relations difficiles avec nous. A l’ouest, la frontière avec le Libéria est l’une des frontières les plus insécurisées de notre pays. La Guinée, avec N’zérékoré, ne connait pas encore de sécurité complète. Le Mali est très perturbé avec la crise malienne et l’occupation d’une partie du pays par les Touaregs. Le Burkina a la réputation d’avoir été le pays sanctuaire de l’ancienne rébellion aujourd’hui Frci. Il ne restait que le Ghana qui pouvait donner l’impression d’avoir un voisinage avec lequel on n’avait pas de problèmes. Même si de nombreux Ivoiriens s’y sont réfugiés après la crise postélectorale, cela n’est pas propre au Ghana. Ils sont aussi refugiés dans tous les pays, au Libéria, au Mali, en Guinée, et même plus loin, au Sénégal, en France. Deuxièmement, notre président est quand même le président en exercice de la Cedeao. Il a été installé en grande pompe. Cela donne des responsabilités de bon voisinage, de meilleur encadrement et de meilleures relations avec les pays de la Cedeao. Troisièmement, les sources d’insécurité chez nous ne sont pas propres à la frontière ghanéenne. On a, dans le mont Péko, là-bas dans le Far West du pays, des gens qui, avec la complicité plus ou moins avouable du gouvernement, occupent des forêts entières, propriété de l’Etat et des individus qui molestent des populations, sans que les frontières n’aient été fermées pour cela. J’ai trouvé brutale la fermeture des frontières ghanéennes ; frontière aérienne, frontière maritime et lagunaire, frontière terrestre. En matière diplomatique je pense que notre Etat est allé trop vite et trop loin 

Qu’aurait-il fallu faire ? 

Lorsqu’il y a des crises de ce genre-là, on commence par s’inquiéter du fait que les assaillants soient repartis de ce côté de la frontière, on contacte les ambassadeurs pour leur demander ce qui se passe. On appelle l’ambassadeur du Ghana et on demande à notre ambassadeur là-bas de voir avec les ministères de  l’intérieur et des affaires étrangères pour comprendre ce qui se passe. Puis, les deux chefs d’Etat se parlent, afin de trouver une voie qui rassure les deux Etats. La meilleure solution en la matière, c’est de mettre en place une équipe de soldats, de civils, de diplomates et de techniciens de la sécurité pour voir comment, ensemble, on peut sécuriser toute la frontière qui est longue de plus de mille kilomètres, s’il est établi entre temps que les assaillants sont passés effectivement par là. Tel que le gouvernement a procédé, si la tension remonte encore, il n’y aura rien d’autre à faire que de rappeler les ambassadeurs. On est allé trop loin et nous sommes maintenant proches de la rupture des relations diplomatiques. Et s’il y a encore tension même après la rupture des relations diplomatiques, alors ils n’auront d’autre choix que de déclarer la guerre au Ghana. Alors, pourquoi, être allés si vite et si loin alors que notre pays préside la Cedeao, que notre président a tout le mal du monde à résoudre le conflit malien et qu’en interne, nos équilibres socio-politiques sont très fragiles ? 

Professeur, le fait est connu que plusieurs centaines d’ex-dirigeants de l’ancien régime sont exilés au Ghana. Le ministre de la défense Paul Koffi a eu à constater que les assaillants seraient venus du Ghana ou seraient retournés au Ghana. Ne pensez-vous pas que c’était là des faits suffisants, d’autant plus qu’on a l’impression que le Ghana n’est pas suffisamment coopératif ? 

Tous les Ivoiriens exilés au Ghana ne sont pas des assaillants. Moi, ma famille y vit depuis 2005, mais on ne peut pas la qualifier de famille d’assaillants. Il y a bien d’autres Ivoiriens qui sont dans les affaires, dans les entreprises. Avec l’exploitation du pétrole ghanéen, combien de techniciens et experts ivoiriens ne sont pas à Takoradi, passant la semaine là-bas et le weekend end en famille ici ? Chaque semaine, ils font des allers-retours. Mais ils ne sont pas des assaillants. Ils ne sont pas des exilés. En allant brutalement comme cela fermer les frontières, on gène ces personnes là. En outre, même s’il était établi que les assaillants sont venus du Ghana, qu’ils ont attaqué et qu’ils y sont repartis, il n’est pas établi que ces assaillants ont fait aux postes de frontière, les formalités du côté ghanéen avec leurs fusils et autres armes, proclamant : «Nous, on s’en va de l’autre côté, on fait une attaque, on va tuer quelques Frci et on revient dans deux heures remplir les fiches de débarquement pour sortir de Côte d’Ivoire et rentrer au Ghana». Notez bien qu’à la frontière terrestre, les formalités se passent exactement comme à l’aéroport. Les assaillants n’ont pas fait ça ! Ils ont attaqué par surprise, ils ont disparu. Cet acte est condamnable et nous le condamnons. J’ai toujours été contre toute sorte de rébellion, celle d’hier comme celle de maintenant. Mais de là à dire, tout de go, que la frontière est fermée, comme si ceux qui ont attaqué ont rempli les formalités de police et de douane, sont allés attaquer et sont revenus faire les formalités pour sortir et on ferme la frontière pour pouvoir les attraper ! Je trouve que nos gouvernants avaient d’autres leviers plus subtils et plus efficaces qu’ils ont perdu de vue. D’ailleurs, nos frontières sont poreuses. A Bouna, Agnibilékro, Niablé et Noé, les gens vont au champ de l’autre côté du fleuve et reviennent. Il y a certaines plantations de cacao en Côte d’Ivoire qui se prolongent au Ghana. Le matin, le type commence à travailler côté Côte d’Ivoire et le soir, il termine du côté du Ghana. Fermer brutalement la frontière, c’est mettre tous ces gens-là dans une illégalité que nous ne pouvons contrôler. La mesure est gênante et inefficace pour des innocentes personnes. Je ne juge pas du fait que ce soit vrai ou pas qu’il y ait eu des assaillants venus du Ghana. Mon problème c’est la question de l’efficacité, celle du bon voisinage avec le Ghana, d’entretien des relations de courtoisie et de respect. En plus, nous avons la présidence de la Cedeao. Ce n’est pas à nous de rentrer dans une ambiance belliqueuse. 

Vous parlez d’une frange des Ivoiriens. Mais il y a une autre catégorie d’exilés au Ghana qui se livre souvent à des déclarations virulentes contre le gouvernement ivoirien. Qu’est-ce que la Côte d’Ivoire doit faire par rapport à cette catégorie ? 

Il faut créer une commission paritaire avec le Ghana, qui va siéger, réfléchir et discuter, conformément aux textes de la Cedeao, de l’Union africaine et des Nations Unies, pour savoir ce que l’on fait des résidents de part et d’autre de la frontière, surtout contre ceux qui peuvent être tentés de s’adonner à ce type de besogne. Mais il ne faut pas punir toutes les femmes qui, chaque jour, vont d’Aboisso ou de Port-Bouët à Elubo, la ville frontalière en face de Noé, ou à Takoradi, acheter des marchandises qu’elles viennent revendre ici pour gagner leur pain quotidien, toutes celles qui font le commerce du pain sucré et de diverses marchandises de part et d’autre de la frontière, tous les commerçants de cola d’Anyama. Aujourd’hui, ce sont des dizaines camions entiers chargés de cola qui sont bloqués à Anyama et sur la route de Noé. Ces chargements de cola vont au Nigéria en passant par le Ghana, le Togo et le Benin. Il ne faut pas sanctionner tous ces camions-citernes de pétrole et de carburant, ni tous ces automobilistes qui transportent chaque jour des hommes et des femmes au-delà de la frontière et qui ne vivent que de ces activités. Ces gens-là ne sont pas des assaillants, ce sont des opérateurs économiques. Si l’Etat de Côte d’Ivoire n’est pas capable de sécuriser ses frontières, que des bandes armées passent ces frontières pour attaquer les soldats ivoiriens, pourquoi faire payer cela aux populations civiles ivoiriennes, là où l’Etat lui-même a été défaillant ? C’est à l’Etat lui-même d’apporter la sécurité aux populations civiles et non de les punir pour des fautes qu’elles n’ont pas commises. 

Est-ce que l’Etat ne sanctionne pas un manque de coopération du Ghana, puisque quand ça se passe au Libéria, il y a une réaction automatique des autorités libériennes qui procèdent à des arrestations d’assaillants et les livrent à la justice ivoirienne. Le Ghana, lui, n’a jamais fait pareil.

Vous avez très probablement raison. Je ne juge pas de l’action du gouvernement du Ghana. Je dis que c’est à l’Etat de Côte d’Ivoire, mon pays, au président en exercice de la Cedeao, mon président, de prendre des initiatives dans le sens de poser des actes de bon voisinage aves ces autres voisins. Si on ne le fait pas, alors que c’est nous qui avons le plus à gagner de ce bon voisinage, on ne peut pas faire payer aux populations civiles là où l’Etat n’a pas fait son travail ! Qu’il y ait de bonnes relations entre les gouvernements ivoirien et ghanéen, cela dépend des gouvernants, pas des commerçants, des étudiants, des civils. Eux, ils n’ont rien fait du tout. Mon problème, ce n’est pas de savoir si le Ghana est coupable de quelque chose ou pas, je dis que dans le cas d’espèce, c’est l’Etat qui n’a pas fait son travail et la sanction doit être contre l’Etat et non contre les citoyens. C’est d’ailleurs très souvent la société civile qu’on tue. Pour une fois qu’elle n’est pas tuée, on peut regretter les personnes tuées par toute cette violence qui depuis de longues années ambiance notre quotidien ; on doit condamner l’assassinat des Frci. Mais on ne doit pas sanctionner les populations civiles. Fermer les frontières, ce n’est pas bien socialement et diplomatiquement et même, pourquoi pas, économiquement. 

En parlant des Frci, certains estiment qu’il y a un manque de coordination, un déficit du renseignement militaire, voire de professionnalisme au niveau de l’armée, ce qui expliquerait que ces attaques puissent survenir. Est-ce également votre avis ? 

C’est possible étant donné l’évident malaise que nous percevons tous au sein des Frci. Les Frci sont une armée créée à la va-vite pour pousser l’accession du président Ouattara au pouvoir. C’est une armée très hétérogène au commencement. Au commencement, c’était le Mpci plus le Mpigo plus le Mjp. Puis ce groupe s’est appelé Fafn pour finir, grâce à une ordonnance, par se donner un statut officiel et se désigner Frci. Mais une fois qu’il est arrivé au pouvoir, le président doit reconstituer une armée nationale, républicaine et non partisane, une gendarmerie nationale, une police nationale. Et cela n’a pas encore été fait. Les Frci, pour beaucoup, sont des guerriers et non des soldats. Un militaire, ça va à l’école, ça apprend le métier. Mais tous ceux qui portent des fusils et qui sont capables de tirer pour tuer ne sont pas forcement des militaires, des gendarmes ou des policiers ! Faire la guerre, ce n’est pas un métier. Mais être militaire, c’est un métier. Notre situation aujourd’hui, c’est de passer de la situation de guerriers que nous avons à une situation d’armée nationale qui respecte la république et la protège sans parti pris et à priori. C’était prévu dans les textes des différents accords, ça fait partie des engagements pris à Marcoussis, Pretoria et Ouagadougou, mais on n’a pas encore cette armée nationale, cette gendarmerie nationale et cette police nationale. La sécurité nationale ne peut donc pas être garantie, c’est difficile. Vous voyez le problème ? 

Il y a quand même eu une restructuration, il y a eu des changements dans la chaine de commandement, tout cela pour vous n’est pas satisfaisant ? 

Non, mais lors pas du tout ! On a cassé la logique du commandement. L’armée qui a gagné la guerre a imposé sa dénomination à toutes les autres forces vaincues. Nommer des hommes ne fait pas pour autant la force de l’institution, comme vous le constatez vous-même depuis Duekoué, Arrah, Azaguié, Sikenssi, Port-Bouët et partout ailleurs où l’on nous parle sans cesse d’éléments non contrôlés des Frci. Et je ne parle même pas des supplétifs Dozos et autres qui, chaque jour, occupent de plus en plus de terrain. C’est la mission que l’on assigne à l’institution, le cadre que l’on lui trace, les limites, les droits et les obligations que l’on lui fixe. Sinon, nommer les hommes, cela peut se faire. Pourquoi, avoir envoyé Philippe Mangou et Edouard Kassaraté en postes diplomatiques, alors que ces personnes-là représentent une partie de l’armée ivoirienne ? On les aurait laissés là, ils auraient coopéré avec les personnes nouvellement nommées, cela aurait rassuré les anciens et les nouveaux militaires et on aurait eu un état-major multicolore avec pour mission de construire un nouvelle armée. Et peut-être qu’on aurait de meilleures chances vers une réunification de l’armée. Mais on a expédié les chefs de cette armée dans des carrières diplomatiques, et puis les troupes sont là, les nouveaux arrivés n’ont aucune confiance aux anciens, les anciens ne font aucune confiance aux nouveaux, les uns sont hyper armés, les autres sont totalement désarmés, les nouveaux soupçonnent les anciens d’être dans des postures de vengeance, les anciens soupçonnent les nouveaux d’être dans des postures de revanche ; ce n’est pas avoir une armée ! C’est un assemblage de factions. L’armée, ce n’est pas seulement les troupes, les fusils, les bâtiments ! Il y a une intelligence militaire, stratégique, si on ne l’a pas, on ne peut pas être performants, on ne peut pas s’organiser convenablement. Et cette intelligence nécessite un ingrédient unique : la confiance. Or nos troupes vivent dans la méfiance. Regardez comment les chefs militaires se sécurisent eux-mêmes et laissent les populations exposées à l’insécurité. 

Ce sont seulement ces deux généraux Mangou et Kassaraté qui ont été nommés à des postes d’ambassadeurs. Beaucoup d’autres hauts cadres de l’armée sont en poste, au niveau du dg de la police, du chef d’état-major adjoint des Frci etc. Ils sont tous là. On ne peut pas dire qu’on a muté ailleurs les anciens dirigeants de l’ancienne armée.

Dans ce cas, pourquoi sont-ils aussi inefficaces ? J’ai pris ces exemples, pas pour plaider pour des postes ou des hommes, mais pour poser la question de la confiance sans laquelle les factions assemblées ne peuvent être une armée républicaine. Vous savez, un tas de briques, de fer à béton et de sable ne fait pas une maison. 

N’est-ce pas par exemple, le problème de l’embargo ?

L’embargo sur les armes ? Mais moi, je vois plein de gens en ville avec des kalachnikovs. Je les vois en train d’arrêter les gbakas, les wôrô wôrô, les taxis, de contrôler les voitures, d’ouvrir les coffres, et de regarder là-dedans. Ces armes-là sont déjà là. Si on les utilisait pour la sécurité des gens, ça ne serait déjà pas mal. Il y a beaucoup trop d’armes en circulation dans notre pays. Et ce n’est pas maintenant que nous sommes mis sous embargo. Depuis novembre 2004, j’étais à Abuja à un sommet où j’étais allé représenter le président Laurent Gbagbo, c’est en ce moment qu’Obasanjo, Bongo, Compaoré ont décidé de l’embargo, alors que Albert Tévoédjré était le représentant du secrétaire générale des Nations Unies en Côte d’Ivoire. Et depuis, la violence qu’il y avait à cette date a beaucoup changé comparé à aujourd’hui. A l’époque, il y avait beaucoup plus de violence. Si on a passé les périodes les plus violentes avec cet embargo, pourquoi aujourd’hui, au moment où tout le monde dit que la guerre est finie et que la paix est revenue,  faut-il qu’il y ait plus d’armes pour faire face à l’insécurité ? D’ailleurs, les responsables onusiens reconnaissent que pour la sécurité, l’Etat peut se procurer ce qu’il faut, à certaines conditions bien connues des autorités. Ou bien alors, on nous a menti quelque part, ou bien il y a quelque chose qui n’est pas totalement clair dans ce qu’on nous dit au sujet des idées selon lesquelles la guerre serait terminée, la paix retrouvée, la Côte d’Ivoire rassemblée, enfin toutes ces idées passe-partout qui souvent ne veulent rien dire. 

Qu’est-ce qu’il faudrait faire?

Moi je pense qu’il faut réconcilier cette armée avec elle-même.

C’est-à-dire ? 

Il faut prendre le taureau par les cornes. Il y a une armée avec différentes couleurs qui est un enchevêtrement de troupes, mais pas du tout intégrée. Toutes les Frci qui ont été recrutées au dernier moment pour faire la guerre d’Abidjan ne sont pas toutes entrainées pour être soldats. Elles sont là. Certaines ont été intégrées dans l’armée, d’autres ont été éjectées. Les Forces nouvelles de l’autrefois, qui étaient à Bouaké et qui sont venues, sont également là. Certaines ont eu des grades, d’autres pas du tout. Certaines ont abandonné leurs kalachs sous le lit et ont repris leurs commerces habituels. Il y a tous les miliciens de tous les bords, que ce soit ceux de l’ouest ou d’Abidjan, qui ont eu des armes, à qui ont a promis des jobs militaires, de police et de gendarmerie, tous ces groupes sont là. Il y a des pro-Gbagbo, il y a des pro-Ouattara. Le fait commun, c’est qu’ils ont tous été armés pour venir se battre.  Aujourd’hui, il y a plus de cent mille de ces gens-là en circulation. Je ne compte pas ceux qui sont officiellement dans les missions de sécurité. Peut-être qu’il faut voir comment intégrer toutes ces personnes. Le président de la République a le gros avantage d’être en même temps le ministre de la défense, il a donc la puissance gouvernementale et la puissance militaire dans les mains, puisqu’il est aussi le chef suprême des armées. Qu’il fasse l’intégration de cette armée. C’est son travail en tant que chef suprême des armées. Nous, nous attendons qu’il nous offre une sécurité et une tranquillité universelle, pour tous. Pas seulement pour ceux qui ont les armes et leurs patrons. Sécurité pour tous. 

Intégrer cent mille personnes ? 

Si déjà les gendarmes, les militaires, les policiers en exercice sont intégrés, je pense que ce serait bien. Un milliaire, sa fonction ce n’est pas de faire la sécurité dans les rues de la ville. Ils sont là pour assurer la sécurité des frontières, pour assurer la défense du pays. Mais, nos militaires, on les retrouve, avec les kalachs, sur le boulevard Valéry Giscard d’Estaing, à Cocody, entre le carrefour de la Riviera II et Riviera III, à Yopougon en train de contrôler. Ce n’est pas la fonction de l’armée. Ça, ce sont des missions de police. Où se trouve notre police, si c’est l’armée qui fouille dans les coffres des voitures ? Est-ce que nous sommes en situation de d’état de guerre, d’état d’urgence ou d’état d’exception, ou sommes-nous dans un état normal ? Si on est dans un état normal, que les militaires et les soldats de l’armée regagnent leurs casernes, à Akouédo, Bouaké, Daloa. Que la gendarmerie fasse son travail de sécurité publique, que la police fasse son travail de sécurité publique. Mais si ce n’est pas le cas, l’embargo ne peut pas être un argument, parce que pendant que vous contrôlez les rues de Cocody, vous êtes attaqués à Port-Bouët. Pendant que vous contrôlez Port-Bouët, vous êtes attaqués à Noé. Vous êtes à Noé, vous êtes attaqués à Sikenssi. C’est quelque chose de bizarre ! Vous n’avez pas le temps de sécuriser les populations. 

Vous ne pensez qu’il puisse s’agir d’un déficit d’effectif que des soldats viennent accomplir des tâches traditionnellement réservées à la police ? 

Vous voulez dire que la police n’est pas suffisante ? La gendarmerie n’est pas suffisante ? Si on compte les troupes aujourd’hui, il y a beaucoup trop d’hommes, et dans la police, et dans la gendarmerie. Ce n’est pas un déficit d’effectifs. C’est un déficit d’organisation, un manque de confiance entre les anciens policiers et gendarmes et les nouveaux policiers et gendarmes. On considère que les anciens sont des pro-Gbagbo, donc on ne leur fait pas confiance, et que les nouveaux sont des pro-Ouattara, donc on leur fait confiance. Mais comme entre policiers et gendarmes, anciens et nouveaux, on ne se fait pas confiance, on ne se donne pas la main pour travailler. On a quand même vu des Frci tuer des commissaires de police. Trop de gendarmes et policiers sont payés à ne rien faire par manque de confiance et non par manque d’effectifs.

Vous étiez présent aux assises de Bassam sur le dialogue politique entre le gouvernement et les partis politiques. Depuis ces assises les 27 et 28 avril 2012, on a l’impression que le train est en panne sèche ou technique. Est-ce votre avis ? 

Oui, c’est mon avis. Je pense qu’il y a une panne quelque part.

C’est dû à quoi ?

Je crois que le premier ministre qui avait initié cette rencontre pour que gouvernement et opposition se parlent, a dû trouver des chantiers plus urgents que la réconciliation ou le dialogue avec l’opposition. Ils ont arrêté, y compris le premier ministre qui s’était fortement engagé sur ce dossier. Si le conclave de Bassam avait donné naissance à un Cadre Permanent de Dialogue, nous aurions eu à discuter et des questions sécuritaires et judicaires, électorales et du statut de l’opposition. Aujourd’hui, la confiance serait revenue entre le gouvernement et son opposition, d’autant plus qu’elle est extraparlementaire, cette opposition. On se serait parlé, de sorte que beaucoup de malentendus se seraient évanouis. D’ailleurs, quand ce dialogue a commencé, il y a eu une sorte de détente. Le gouvernement nous nous avait même demandé à ce moment-là, de passer à la télévision pour rendre compte des discussions que nous avions eues. On ne passe à la télé ici que sur demande expresse du gouvernement. Et nous avons joué le jeu, parce que le gouvernement nous a expliqué à Bassam qu’il veut bien lever le pied, mais qu’en retour, les opposants aussi devaient lever le pied. Nous avons tous joué le jeu. Malheureusement, une fois que nous avons joué le jeu, le gouvernement s’est replié dans sa gestion quotidienne et a oublié ce chantier là. Le dialogue est bloqué jusqu’aujourd’hui par son désintérêt. Après, il est difficile de venir dire aux Ivoiriens que nous voulons la réconciliation, si nous ne sommes même pas capables de nous parler. 

Il est difficile de dire que tout le monde parmi vous a joué le jeu. Le Fpi, par exemple, qui est une formation qui compte sur la scène de l’opposition, a participé en qualité de simple observateur. Ce qui voulait dire qu’il n’était pas partie prenante du conclave et jusqu’à ce jour, il maintient ses préalables. 

Si vous raisonnez comme ça, pour dire qu’ils n’ont pas joué le jeu, je tiens à vous dire que la Cdvr (Commission dialogue, vérité et réconciliation) était aussi invitée à Bassam, mais elle n’est pas venue. Pensez-vous que cela voudrait peut-être dire que la Cdvr est contre la réconciliation ? 

Que faire, dés lors, pour réconcilier le gouvernement et son opposition ? 

Il faut reprendre tout de suite le chantier du conclave de Bassam. D’ailleurs, la dernière résolution 2062 du Conseil de sécurité est revenue là-dessus. Il faut reprendre la démarche qui a été initiée à Bassam. Elle avait trois grands thèmes qui sont au cœur de la situation nationale: les questions de sécurité et de justice. Qu’est-ce qui entraine les attaques par les Frci et contre les Frci ? Si on discute entre nous, si on voit ce qu’il y a à faire de façon collégiale et qu’on trouve des solutions, cela va peut-être atténuer les tensions qui sont d’abord, à mon avis, politiques avant d’être militaires. La résolution dit également qu’il faut reprendre immédiatement les débats autour des questions électorales. Ce sont des débats que le gouvernement et les opposants prennent au sérieux : la forme de la commission électorale et le contenu de la liste électorale, notamment. C’est important de sortir les militaires de la commission électorale et de n’y avoir que des civils. Pour le moment, il y a des Frci dans la commission électorale. Ça n’a pas de sens, d’autant que vous dites qu’ils ne sont pas nombreux pour assurer la sécurité du pays. Il faut aussi discuter du statut de l’opposition. C’est un point important. Le gouvernement soupçonne une partie de l’opposition de vouloir le déstabiliser et une partie de l’opposition soupçonne le gouvernement de vouloir la détruire. Il faut un texte clair qui dise quels sont les droits et les obligations des partis d’opposition, qui précise dans quelles limites on est opposants, assaillants, terroristes ou rebelles. Dès cet instant, on aura des lois qui vont peut-être cadrer tout cela et les discussions pourront avancer vers la réconciliation.

En tant qu’ancien président de l’Assemblée nationale, vous pensez que les lois actuelles ne garantissent pas totalement le statut des opposants en Côte d’Ivoire ?

Je ne me souviens pas qu’on ait un statut de l’opposition en Côte d’Ivoire. On a une loi sur les partis politiques, on a la constitution et le règlement de l’Assemblée nationale, mais une loi sur le statut de l’opposition, non. Ce statut est pourtant d’autant plus important qu’aujourd’hui, l’opposition est extraparlementaire. Certains sont allés aux élections, ils ont été battus. D’autres ont boycotté ces élections. Ce n’est pas pour autant qu’il faut faire comme s’ils étaient tous des va-t-en guerre, des gens qui ne cherchent qu’à tuer le président de la République ou à prendre le pouvoir par la force. Avec une loi sur le statut de l’opposition, les choses seront plus claires. Le weekend dernier, réunis à Bassam, les opposants ont paraphé un statut de l’opposition et un projet de loi sur le financement des partis politiques. Ils attendent maintenant d’être reçus par le premier ministre pour verser ces documents comme suite du dialogue enclenché à Bassam il y a cinq mois déjà. Tous y étaient et tous ont signé. Les choses sont en bonne voie

Quand vous insistez sur le fait qu’on a une opposition extraparlementaire, est-ce que vous voulez dire que cela agrandit le risque de conflit entre le gouvernement et l’opposition ? 

Non ! Je veux dire que dans une démocratie, il est nécessaire qu’il y ait une opposition. Si vous dites que vous êtes dans une démocratie, et qu’il n’y a pas de partis d’opposition, que tout le monde est dans la majorité présidentielle, vous êtes dans un parti unique et c’est une démocratie relativement amputée de son caractère de contrôle de l’action gouvernementale, d’équilibrage et de freinage des dérives du gouvernement. Si cette opposition est au parlement, le contrôle se fera au sein du parlement, mais cela  n’empêche d’ailleurs pas que d’autres corps constitués de la Nation contrôlent l’action gouvernementale : la presse, la société civile, l’opinion publique. Quand ils sont en dehors de l’Assemblée, quelles que soient les raisons, il faut tracer un cadre pour pouvoir discuter avec eux. Ça ne veut pas dire qu’il va y avoir un parlement bis. Ça veut dire que le gouvernement a intérêt à créer un espace qui lui permet de prendre en permanence le pouls de ses opposants. Ça veut dire aussi que l’opposition a intérêt à avoir un cadre dans lequel elle peut comprendre les stratégies et les orientations de la politique gouvernementale, et ne pas se contenter de ce que la presse dit, ou des «il parait que». C’est une affaire de partage de l’information. A défaut de faire un gouvernement d’union nationale, si les informations sont partagées, c’est largement suffisant pour que les critiques soient républicaines, courtoises, franches, sans violence, sans dénigrements ni injures, même si elles restent fermes, sans concession et partisanes.

Au cœur de cette réconciliation, il y aussi la Cdvr. Certains disent que c’est une machine trop lourde, d’autres estiment que c’est peut-être le choix des hommes qui n’a pas été pertinent. Quel est votre avis ?

Je pense que c’est la forme institutionnelle qui n’est pas très efficace. Les hommes sont à mon avis de bonne foi et compétents, ce sont des gens sérieux et dignes de respect. Moi, je n’ai aucun doute là-dessus. Mais la forme institutionnelle qu’on a donnée à la Cdvr, à mon avis, la rend inefficace. C’est une ordonnance qui créé la Cdvr, l’artiche 1 de l’ordonnance dit qu’il est institué cette commission sous l’autorité du président de la République. Il n’y a plus d’indépendance ! Or, la Cdvr avait pour vocation d’être une commission indépendante. Par rapport à la crise qu’il y eu, où on s’est tous tapé les uns sur les autres, on crée une commission en dehors qui va regarder. A la Cdvr, je présume qu’ils sont des gens sérieux, même s’ils ont des accointances politiques, on présume qu’ils ont suffisamment d’indépendance, de hauteur et d’excellence pour pouvoir parler à tout le monde et dire la vérité à tout le monde. Si on les choisit, on ne les met plus sous la coupole du président de la République. On aurait dû dire dans cet article 1, «qu’il est institué en Côte d’Ivoire une commission dialogue, vérité et réconciliation» et c’est tout. Mais ne pas la placer sous l’autorité du président de la République. Deuxièmement, le président de la République aurait été quelqu’un d’autre, que l’argument que j’avance n’aurait pas été valable, mais le président de la République est monsieur Alassane Dramane Ouattara. Il est lui-même au cœur de la crise ivoirienne. Depuis la mort d’Houphouët, il a eu des problèmes avec Bédié au sujet de l’ivoirité, il a eu des problèmes avec Guéï, avec Gbagbo. Gbagbo a eu des problèmes avec Bédié avec Guéï. Bref, ils ont tous eu des problèmes les uns avec les autres. Ce sont les acteurs majeurs de la crise ivoirienne. Si vous mettez la tutelle de la réconciliation sous l’autorité d’une quelconque de ces personnes-là, vous l’affaiblissez automatiquement. Ouattara fait partie des victimes de cette crise. Pendant vingt ans, il s’est fait traiter de Burkinabè, d’étranger, de quelqu’un qui ne sera jamais président en Côte d’Ivoire. Et pendant vingt ans, lui aussi a réagi, en insultant, en disant : «je vais mélanger ce pays», «je vais frapper ce régime», etc. Dans  tous les camps, il y a eu des discours assez durs, de haine et de violence. Au moment de la réconciliation, il a demandé pardon aux Ivoiriens, mais les Ivoiriens ont aussi à lui demander pardon. Ça ne peut pas se faire si lui, il a déjà l’autorité suprême de la réconciliation, parce que lui doit être l’un des animateurs et ceux qui sont dans la Cdvr ne doivent pas descendre dans l’arène. On considère que l’évêque Ahouana, le Cheick Bouakari Fofana, le roi des Nzima kôtôkô et ancien ambassadeur ont suffisamment de hauteur. Si toutes ces personnes doivent travailler sur l’autorité de Ouattara, alors que Ouattara croise le fer avec les gens en bas, il n’y a pas de logique.

 

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